Par Rabah Chelghoum ·
La réponse mérite d'être lue attentivement. La garantie décennale prend effet à la réception des travaux. Mais entre la levée de votre ossature bois et la pose des tuiles ou de l'ardoise, il s'écoule parfois plusieurs semaines. Durant cet intervalle, vous êtes entrepreneur en cours d'exécution : c'est votre responsabilité contractuelle de droit commun qui s'applique, pas la décennale. Un sinistre climatique survenu pendant cette période peut donc vous exposer à un recours direct du maître d'ouvrage, sans filet.
Octobre marque statistiquement le début de la saison à risque dans les régions Ouest et Nord. Les premières tempêtes déplacent des volumes d'eau considérables en quelques heures sur des charpentes non protégées. La nuance est là. Selon les données du secteur, une infiltration non couverte sur une ossature neuve peut provoquer entre 8 000 et 40 000 euros de dégâts sur les planchers, les cloisons et les menuiseries intérieures déjà posées. C'est rarement le charpentier seul qui paie, mais c'est souvent lui qui déclenche la procédure.

Un charpentier qui termine son levage en fin de semaine avec une livraison de couverture prévue quinze jours plus tard se retrouve dans une situation contractuellement précaire. Le DTU 31.1, qui régit les travaux de charpente bois, impose des protections provisoires dès lors que l'ossature est exposée aux intempéries. La bâche de protection n'est pas une option de confort : c'est une obligation de moyens dont l'absence peut être retenue contre vous en cas de litige.
La difficulté tient à la coordination de chantier. Quand un couvreur indépendant prend le relais, la frontière des responsabilités devient floue. Qui est responsable si la bâche posée par le charpentier est mal ancrée et s'envole lors d'un coup de vent nocturne ? Qui répond si les éléments de bois lamellé-collé subissent un gonflement irréversible après trois jours de pluie ? Ces questions ne trouvent pas de réponse simple dans un contrat type. Elles se règlent souvent devant un expert mandaté par l'assureur, avec des arguments factuels produits par chacune des parties.
Des travaux de remplacement de couverture et de charpente menés depuis le 5 octobre jusqu'à mi-novembre dans une commune du Sud-Ouest ont illustré concrètement ce problème : la phase de découverture a précédé la pose de la nouvelle ossature de plusieurs jours, laissant le bâtiment exposé. Ce type de séquençage, courant dans la rénovation lourde, crée une fenêtre où ni l'ancienne couverture ni la nouvelle ne protège la structure. Les artisans impliqués avaient prévu des protections provisoires, mais les conditions météo ont rendu leur maintien insuffisant. Le résultat : un sinistre sur les éléments de second œuvre déjà réalisés, une expertise contradictoire et plusieurs mois de contentieux.
La garantie décennale n'est pas conçue pour couvrir les aléas en cours d'exécution. Elle protège les désordres apparus après réception, sur des éléments qui compromettent la solidité de l'ouvrage ou le rendent impropre à sa destination. Un sinistre climatique pendant les travaux relève d'une logique différente : celle de la responsabilité civile professionnelle ou d'une assurance tous risques chantier (TRC).
La TRC couvre justement les dommages aux ouvrages en cours de réalisation, qu'ils soient causés par les intempéries, un incendie, un acte de vandalisme ou même une maladresse sur chantier.
Son coût varie selon la valeur des travaux et la durée d'exposition, généralement entre 0,1 % et 0,3 % du montant HT du marché. Pour un chantier à 80 000 euros, la prime tourne autour de 150 à 240 euros. Peu d'artisans la souscrivent systématiquement. Beaucoup la regrettent après.
La RC pro BTP intervient quant à elle sur les dommages causés aux tiers ou aux ouvrages existants. Elle ne se substitue pas à une TRC mais complète utilement la couverture sur les chantiers à phases multiples, où les interventions d'entreprises différentes se croisent. Vérifier que vos sous-traitants couvreurs disposent de leur propre assurance couvreur est une précaution élémentaire, pas un acte de méfiance.
Quand la météo impose un arrêt de chantier, les entreprises du BTP disposent d'un mécanisme légal : le chômage intempéries, géré par les caisses de congés payés du secteur. Ce dispositif couvre les salariés, pas les ouvrages. Pour l'ossature bois laissée en attente, la protection reste entièrement à la charge du chef d'entreprise.
Les pratiques terrain les plus fiables combinent plusieurs niveaux. La bâche de couverture doit être dimensionnée avec un débord suffisant sur tous les rampants, fixée avec des sangles et non des simples cordes, contrôlée après chaque épisode venteux. Les noues et les passages de faîtage demandent une attention particulière : ce sont les points de collecte naturelle des eaux. Sur les ossatures complexes avec croupe ou noue centrale, une bâche unique ne suffit pas. Les professionnels qui travaillent régulièrement en zone côtière ou montagneuse ont souvent développé leurs propres protocoles, parfois consignés dans leurs documents de chantier pour valeur probante.
La traçabilité des protections mises en place est un élément souvent négligé. Photos datées à chaque étape, bon de commande des fournitures de protection, mention dans le compte-rendu de chantier : ces éléments constituent votre dossier de défense si un sinistre survient et qu'un tiers conteste vos diligences. Ce n'est pas de la bureaucratie. C'est de la gestion du risque appliquée à votre activité quotidienne.
La question mérite d'être posée à votre assureur avec précision. Pas de manière générale, mais en soumettant les caractéristiques de chaque chantier ouvert : nature des travaux, phase en cours, valeur des ouvrages exposés, présence d'autres corps d'état déjà réalisés sur le site. Beaucoup de contrats d'assurance charpentier incluent des clauses d'exclusion pour les dommages résultant d'une absence de protection provisoire conforme aux DTU. Ces clauses passent souvent inaperçues à la souscription et resurgissent au pire moment.
Avant la fermeture de chantier en novembre, une lecture rapide des conditions particulières de votre contrat sur ce point précis vaut largement le temps investi. Si la couverture est insuffisante ou absente pour la phase intermédiaire, la souscription d'une TRC sur la durée restante est une décision qui se prend en quelques jours, pour une exposition qui peut courir jusqu'au printemps.
Un chantier de charpente mis en veille en novembre sans couverture définitive redémarre rarement dans l'état où il a été laissé. Le bois travaille. Les assemblages bougent sous l'effet du gel et du dégel. Les pieds de ferme exposés à l'humidité pendant plusieurs mois peuvent présenter des amorces de fissuration ou un début de décollement dans les entures. Sur une ossature industrielle en fermettes, le phénomène est moins marqué que sur une charpente traditionnelle en bois massif, mais il n'est pas nul. Un contrôle systématique avant reprise des travaux n'est pas une formalité : c'est la condition pour ne pas réceptionner un ouvrage avec des défauts d'origine antérieure à la couverture.
Vérifier l'état de chaque pied de ferme, contrôler les assemblages par connecteurs métalliques, mesurer la teneur en humidité des éléments exposés avec un humidimètre : ces gestes prennent une matinée et permettent de statuer sur la nécessité de travaux correctifs avant que le couvreur n'intervienne. Si des désordres apparaissent après réception et que leur origine remonte à la phase d'exposition hivernale, la question de la responsabilité se posera. Avoir un rapport de contrôle de reprise de chantier, même sommaire, place le charpentier dans une position défendable.